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Libérer la femme pour libérer l’homme..., Félicita Mpala (IIème partie)

Félicita Mpala, philosophe congolaise, poursuit sa réflexion sur la libération de la femme comme condition de la libération de l’homme pour une parité efficace. Elle examine les raisons de l’auto-exclusion de la femme dans la sphère publique.

Perception de la femme et son image

En rapport avec la perception de la femme elle-même, il y a lieu de noter les faits suivants qui ternissent son image :
- La sous-estimation des femmes, encore aujourd’hui, il y a des femmes qui sont convaincues qu’elles ne peuvent rien faire, ni rien dire devant les hommes parce qu’elles n’ont pas connu autre chose. Ceci vient de mon expérience à Bumba (en RD Congo) où le Curé de la paroisse Notre-Dame voulait avoir une femme comme « mokambi » responsable d’une communauté), c’est-à-dire il voulait compléter l’effectif de ses proches collaborateurs qui n’étaient jusque-là que des hommes en posant la question à l’assemblée dominicale. Voici la question qu’il avait posée : « Voulez-vous que je choisisse cette fois-ci une femme comme « mokambi ? ». Presque toute l’assemblée chrétienne avait refusé y compris les femmes. Scandalisée par la réponse de celles qui étaient à mes côtés, je leur avais posé la question de savoir pourquoi refusaient-elles que le curé prenne une femme comme proche collaboratrice ? Elles m’ont répondu qu’elles n’avaient jamais vu une femme se tenir devant les hommes (dans l’Eglise catholique).

Quelles sont les raisons de cette attitude ?

Au niveau de la scolarité
- la déscolarisation des filles au profit de la scolarisation du garçon. Si l’on se remet à la réalité de notre pays marqué par le patriarcat, ce sont parfois les femmes, les mères qui sacrifient la scolarisation de leurs filles pour payer les études de leurs garçons (futurs héritiers) même moins doués que les filles.
- L’analphabétisme qui bloque particulièrement la scolarisation des femmes,
- La participation des femmes à d’importantes rencontres ou réunions comme spectatrices. Albertine Tshibilondi renchérit cette évidence et remarque que la femme ne peut pas changer sa position si elle se sous-estime [1].
- Le refus catégorique de certaines d’entre elles pour se faire scolariser, surtout dans des milieux ruraux ou dans certains bidonvilles des centres urbains. Il y a lieu de noter ici qu’en milieux ruraux, certains parents poussent leurs filles à l’école et font de petits commerces pour leur payer les frais de scolarisation, mais les filles préfèrent le mariage précoce par manque peut être de modèles à suivre dans leur milieu ou tout simplement parce que le mariage précoce est toléré dans ces milieux.
Dans plusieurs villages du Congo, les filles terminent rarement l’école primaire. Elles abandonnent les études alors que les parents paient les frais exigés. C’est qui est vrai aussi c’est que certains parents manquent les moyens financiers pour la scolarisation de leurs filles. Il y en a aussi qui pensent que les études des filles ne leur profiteront pas, et qu’il est donc inutile de les scolariser.
La loi du moindre effort
- La loi du moindre effort et de l’attentisme, dans la mesure où certaines épouses doivent tout attendre de leurs maris qui sont les principaux pourvoyeurs. Dans la crise congolaise actuelle, il est démontré que les femmes sont très actives et font vivre la famille parce que très engagées dans le secteur informel. Dans le cadre de mes recherches, j’échange souvent avec certains hommes mariés cadres ou non. Le constat est que de façon générale, certaines femmes congolaises prennent plaisir à se laisser entretenir par leurs maris. Il y a des femmes qui font ces petits commerces pour leurs familles (enfants et maris), mais par contre il y en a d’autres qui ne le font que pour leurs propres besoins et pour ceux de leurs familles respectives.
C’est à ce titre que ces hommes mariés m’ont encouragée à continuer mes recherches dans ce domaine pour aider les femmes à changer leur façon de considérer leurs maris comme les seuls responsables de famille.
Des pratiques dévalorisantes
- Pour accéder au titre scolaire, académique et même à un emploi, certaines femmes se livrent à certaines pratiques qui frisent l’immoralité, entre autres : les « points sexuellement transmissibles ». Ce sont des notes qu’une étudiante obtient d’un professeur dans un cours où elle est très faible après l’acte sexuel avec lui. En réalité, dans les universités congolaises, cette pratique de la prostitution est très répandue. À part quelques cas d’exception des filles qui travaillent sérieusement pour obtenir les notes méritées, il y a la majorité des filles qui courent derrière les professeurs et cherchent les voies et moyens de les séduire pour avoir des points. De telles filles, quand elles terminent leurs études, elles ont le titre académique sans les compétences voulues. Elles deviennent ainsi incapables de rendre un service louable à la nation.
Face à cette pratique, certains enseignants sont dignes et ne se laissent pas faire. Malheureusement, ils ne sont pas nombreux. Il y a des professeurs qui favorisent cette pratique et l’entretiennent même. Il faut noter que le Ministère de l’enseignement universitaire et supérieur a pris des mesures pour sanctionner les fautifs.
Dans ce domaine, les autres antivaleurs à déplorer sont : la tricherie, la corruption, l’exhibition du corps. Ces pratiques décriées indiquent que certaines femmes sont encore fragiles, et sont incapables de défendre efficacement leur destin et leur émancipation, partant leur autonomie et leur propre libération de la tutelle de l’homme.
- Le stress inhérent à la nécessité pour les femmes de concilier leurs rôles au sein de la famille avec les exigences professionnelles.
- Les interruptions de carrière surtout liées à des grossesses, à l’éducation des enfants et d’autres difficultés inhérentes à la femme poussent ainsi certains employeurs à ne pas les engager.
Une faible représentativité au niveau académique et politique
- La faiblesse des effectifs féminins dans l’enseignement supérieur (même si la situation évolue rapidement dans certaines parties du monde. Le cas des statistiques données par Albertine Tshibilondi sur le nombre des femmes dans l’enseignement supérieur : Universités Africaines 130 membres (6%), Universités arabes 103 membres (2%), Universités Commonwealth 463 (37%), Universités de langue française 270 (5-7%), Universités européennes 497 (6-8%),Université d’Asie et du Pacifique 140 (5%),Organisation universitaire interaméricaine 350 (5%), Union de Universidades de America Latina 177 (47%) [2].
À titre d’illustration, en 2014, l’effectif total du personnel académique et scientifique de l’université de Kisangani (UNIKIS) en R.D. C’était de 501 agents, dont 454 hommes, soit 90,6% contre 47femmes au total, ne représentant que 9,4%. Au niveau académique, on compte 1 femme professeure ordinaire sur 29 hommes ; 2 femmes professeures associées sur 80hommes, 22 femmes assistantes sur 124 hommes [3].
- Le refus de promouvoir les autres femmes dans la sphère politique, ce qui revient à dire que certaines femmes se trompent et croient que les postes de grandes responsabilités politico-administratives ne doivent revenir qu’aux hommes. Dans notre pays, il n’y a pas beaucoup de femmes comme responsables politiques. Comment voulez-vous que les femmes soient nombreuses en politique si leurs autres femmes ne les élisent pas pendant les scrutins organisés dans le pays par jalousie, par manque de confiance ou par absence de modèles existants en la matière ou tout simplement par aveuglement socio culturel.
Nonobstant, j’attire l’attention sur le fait que les femmes qui doivent occuper des postes de responsabilités politiques, doivent avoir les compétences et les capacités exigées.
Autres raisons
- L’Occultisme, le fétichisme, etc., -lorsqu’il y a des preuves- exercent une attraction auprès de certaines femmes. Et les femmes qui se lancent dans ces pratiques sont assimilées aux « sorcières » dans le sens général du terme. Du coup, les gens ne les approchent plus, tout le monde a peur d’elles. Elles sont stigmatisées dans leurs milieux de vie. Elles connaissent une sorte de mort sociale.
- Les violences faites à l’homme dans certaines familles au Congo. Même si l’on n’en parle moins, les femmes violentent les hommes de manière verbale, physique. L’exercice de la violence par les femmes, note Françoise Héritier, est vu comme une transgression ultime de la frontière des sexes. Contrairement à la violence masculine perçue comme légitime [4]. (suite, partie III)
Félicita Mpala
Présentation de l’auteure
Félicita Mpala Numbi est religieuse de la Congrégation des Sœurs de la Doctrine Chrétienne de Nancy en France, actuellement conseillère générale. Elle a une licence (master) en philosophie de l’Université de Kisangani en République démocratique du Congo, avec un mémoire intitulé : Education de la femme et développement. Relecture de la pensée d’Albertine Tshibilondi. Mémoire de Licence, Département de philosophie, université de Kisangani. lire la suite
Contact : CEAF&RI

N.B.  : Pour citer ce texte : Félicita Mpala, "Libérer la femme pour libérer l’homme..."
www.ceafri.net. (04/10/2020). Tous droits réservés au CEAF&RI. Voir Mentions légales. Pour nos nouveautés, liker et s’abonner à notre page Facebook Ceaf&ri

Notes

[1Cf. A. Tshibilondi Ngoyi, Enjeux de l’éducation de la femme en Afrique. Cas des femmes congolaises du Kasaï, Paris, L’Harmattan, 2005.

[2A. Tshibilondi Ngoyi, op.cit., p. 169.

[3Statistiques de l’Université de Kisangani, Secrétariat Général Académique, décembre 2014.

[4Fr. Héritier, Masculin/ Féminin II, dissoudre la hiérarchie, Paris, Odile Jacob, 2002, p.84.