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La fraternité ou la jungle ?( Partie I)

La crise sanitaire mondiale, avec ses rebondissements heureux et moins heureux, accapare aujourd’hui toute l’attention. On le comprend fort bien. Qui oserait jeter la pierre sur quiconque ? Le seul problème est que des événements importants peuvent passer inaperçus. C’est le cas de la célébration, le jeudi 4 février 2021, de la première Journée internationale de la Fraternité humaine, sous l’égide de l’Assemblée générale des Nations Unies. Cette célébration ne peut-elle être perçue comme une sonnette d’alarme ? L’humanité doit-elle sans cesse choisir entre la fraternité et la jungle ?

1. La première journée internationale de la Fraternité humaine

a) La fraternité à l’épreuve de la première guerre mondiale : la Société des Nations
La pandémie qui s’est abattue sur le monde entier, n’est-ce pas une occasion de nous rappeler que nous sommes tous dans la même galère, condamnés à ramer tous ensemble, à contre-courant. L’impérieuse nécessité de construire et de consolider la fraternité ne s’est jamais autant imposée à notre humanité.
N’est-ce pas cette soif de fraternité qui avait donné naissance à la Société des Nations (SDN) ? En effet, la terrible boucherie de la Première Guerre mondiale de 1911 à 1918 avait laissé le monde exsangue sur le plan humain, sur le plan économique, mais surtout au niveau éthique. L’humanité qui se disait et se croyait civilisée s’était révélée comme une horde bestiale, carnassière. Après ce conflit, il fallait organiser une sécurité à l’échelle planétaire pour garantir par un désarment conséquent. Néanmoins, le monde avait surtout besoin de se remettre à croire à la possibilité d’une paix permanente entre peuples : plus jamais la guerre !
C’est ainsi que jaillit l’idée d’une Société des Nations. Elle est validée au Traité de Versailles de 1919. Elle se réunit pour la première fois en 1920, à son siège à Genève. 63 pays adhéreront à la Société des Nations.
b) La fraternité à l’épreuve de la deuxième guerre mondiale : l’ONU
Malheureusement, le « plus jamais la guerre » ne fut qu’un vœu pieux. Aux lendemains de la Deuxième Guerre Mondiale (1939-1945), pour bâtir un monde vraiment nouveau, fut créée en 1945, l’organisation des Nations Unies (ONU). Elle remplace la Société des Nations. Cette institution mondiale qui comprend aujourd’hui 193 pays, avec New York comme siège.
On ne peut nier l’utilité de cet organe mondial auquel tout pays se réfère désormais. Néanmoins, elle est fragile. Elle a de la peine à éradiquer des conflits, de plus en plus nombreux et de plus en plus meurtriers. De plus, elle porte une tare, celle d’être encore l’organe des forts économiquement et militairement et militairement, comme le montre le droit de véto réservé à 5 des 193 membres. Après la fin formelle des blocs, avec la chute du mur de Berlin, l’ONU est encore marquée par l’équilibre de la terreur. Seule la dynamique de la Fraternité humaine peut garantir l’efficacité de son action et la réalisation du projet onusien de paix et de justice pour tous. En effet, dans le Préambule de la Charte des Nations Unies stipule, les nations s’engagent :
"- à préserver les générations futures du fléau de la guerre qui deux fois en l’espace d’une vie humaine a infligé à l’humanité d’indicibles souffrances,
- à proclamer à nouveau notre foi dans les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l’égalité de droits des hommes et des femmes, ainsi que des nations, grandes et petites,
- à créer les conditions nécessaires au maintien de la justice et du respect des obligations nées des traités et autres sources du droit international,
- à favoriser le progrès social et instaurer de meilleures conditions de vie dans une liberté plus grande [1]" .

2. De la fratrie à la fraternité

a) La fratrie
Pour bien comprendre la fraternité, il convient de la distinguer de la fratrie. Du latin frater, (frère), la fratrie désigne « un groupe d’individus uniquement constitué par les frères et sœurs d’une même famille ». Ils ont le même père et de la même mère. Ils sont nés d’un même couple. Mais par extension, la fratrie peut désigner des enfants n’ayant en commun qu’un seul parent. C’est le cas des relations monoparentales ou des situations de polygamie. On emploie alors une expression, inusitée dans l’Afrique traditionnelle, celle de « demi-frères » ou « demi-sœurs ». On dira des membres de la fratrie qu’ils sont du même sang.
Dans le contexte anthropologique de la famille large en Afrique ou en Orient, la fratrie désigne aussi bien les cousins à divers degrés, les membres d’un même village, d’un même quartier, d’une même tribu, d’un même peuple, d’un même ancêtre, d’une même société religieuse. Biologique ou engendrée par les liens sociologiques, culturels ou religieux, la fratrie crée des liens de sang ou de proximité qui restent forts. En ce sens, l’humanité toute entière est une vaste fratrie, composée d’hommes et de femmes, de frères et de sœurs, qui ont en commun l’humanité. Nous ne sommes pas du même sang, même nous avons tous le même sang rouge.
b) La fraternité
Pourtant, biologique ou sociologique, la fratrie est donnée. Elle est un fait. Elle ne devient fraternité que si elle s’irrigue de relations, d’attention, d’affection. C’est pourquoi, la fratrie doit s’ouvrir au souffle de la fraternité qui se tisse jour après jour, année après année, s’adaptant aux circonstances, renforçant sans cesse les liens. En Afrique, cela est particulièrement vrai dans les villes où loin de la sève des structures familiales, les relations fraternelles s’effilochent. Certes, les liens de sang continuent à crier, surtout lors des deuils. Mais la fratrie n’est plus opératoire, mobilisatrice à long terme long terme sans un projet commun.
C’est ce qu’offrent des associations culturelles, sportives, économiques, philosophiques ou religieuses. Dans les villes africaines, elles sont abondantes. Les liens de fraternité tissés dans ces groupes peuvent fragiliser la fratrie ou au contraire l’irriguer d’un sang neuf, si l’on sait trouver l’équilibre. Dans tous les cas, c’est la fraternité qui fait de la fratrie un lieu où les liens de sang s’investissent dans la solidarité et l’affection vraies.
De même, la grande fratrie que constitue l’humanité est appelée à devenir fraternité, à construire de véritables liens de solidarité et d’amitié à tous les niveaux. Notre commune humanité est un fait. Tous les humains sont frères, sont sœurs, c’est une donnée. Par contre, se comporter effectivement comme des frères et des sœurs, cela n’est pas donné. C’est un idéal à construire. C’est le sens du message du Secrétaire général de l’ONU, à l’occasion de la célébration de la Première Journée mondiale de la Fraternité humaine : "Alors que nous commémorons la Journée internationale de la fraternité humaine, engageons-nous à faire davantage pour promouvoir la tolérance, la compréhension et le dialogue culturels et religieux" (Secrétaire général de l’ONU, António Guterres).
(Lire Partie II. Fraternité et droits humains)
Paulin Poucouta

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Notes

[1Cf. « Préambule », in Organisation des Nations Unies, La Charte des Nations Unies, San Francisco, 26 juin, 1945.